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Trapani & Perez, l’architecture à quatre mains


Par Barbara Poirette

Une feuille de Corian d’à peine douze millimètres d’épaisseur qui forme à sa blanche élévation la colonne vertébrale d’un escalier à emmarchement de bois… À lui seul cet escalier pourrait symboliser le travail de Stefano Trapani et de Sergio Perez, co-fondateurs du cabinet d’architecture Trapani & Perez, fraîchement implanté à Paris.



Loft réalisé sur la base d'une architecture datant de 1900.
Loft réalisé sur la base d'une architecture datant de 1900.

Une élégance moderne, la simplicité traitée telle un art magnifié, un sens fonctionnel développé, le goût du confort mais surtout un sens inné de l’harmonie ; telles sont les qualités premières des deux hommes qu’une complémentarité complice ne permet pas de départager. Comme un étonnement, la chaleur des lieux frappe, malgré le blanc qui reçoit la préférence des deux architectes. Loin des clichés aseptisés, les lieux sont habités, vivants. Une qualité dûe à la valeur humaine de Stefano Trapani et de Sergio Perez, à leurs racines latines, italiennes pour le premier, argentines pour le second. Chacun né sur un hémisphère, comme une marque supplémentaire de leur complémentarité. Face à ces deux architectes qui ne cultivent pas la marque de fabrique, cette chaleur indéfectible se reçoit comme l’ADN de leur travail.

Balustrade en Corian® blanc.
Balustrade en Corian® blanc.

La croisée des chemins

Après une expérience de quatre ans à Paris, Stefano Trapani revient en Italie et fonde son studio d'architecture où il continue d’intervenir dans le design, l'architecture et l'architecture intérieure. Spécialisé dans l'étude des structures bois et du béton antisismique Sergio Perez se consacre à des projets d'architecture en Argentine comme en France. L’année 2011 les réunit à Paris. Après l’Italie et l’Argentine, la France et plus encore Paris offrent une autre vision de l’architecture par la force historique de nombreux bâtiments. « Haussmann, l’élan constructif des années 50… forment autant d’identités architecturales fortes qu’il va être passionnant d’approcher. » souligne Stefano Trapani.

Chaque chantier est unique, spécial. Certes, un lieu commun dont pourraient se prévaloir tous les architectes. Mais force est de constater que les espaces investis par le duo partagent une sensibilité, une atmosphère particulière. La prime approche passe par les matériaux, la technologie inhérente au confort, la lumière, les fonctionnalités et la circulation voulues pour chaque lieu, puis vient l’architecture qui structurera l’ensemble.

Décor vintage et mobilier écléctique pour un cabinet de psychologie.
Décor vintage et mobilier écléctique pour un cabinet de psychologie.

Le beau dans l’utile

Représentative, la pureté du mouvement de l’escalier de Corian ne laisse rien deviner de la complexité de l’exercice. Une réalisation exigeante rendue possible par l’étude poussée du matériau jusque dans son application au projet. Les matériaux, les nouveaux comme les anciens sont l’objet d’une attention et d’une expérimentation permanentes menées par le bureau d’étude, composé d’architectes. Il s’agit de découvrir leur potentiel, ce qu’ils ont à offrir, jusqu’où ils peuvent surprendre. La technicité ne se ressent pas. Elle n’est d’ailleurs pas recherchée pour elle même, mais pour le confort, l’élégance, la praticité qu’elle offrira au lieu.
C’est ainsi que les radiateurs désencombrent l’espace. Les systèmes de chauffage, de climatisation, intègrent les sols, les plafonds, les murs également, à moins qu’ils ne participent à l’esthétique d’un escalier de cristal dont les rampes d’acier constituent l’élément de chauffage. Laissés au domaine de l’invisible, les éléments techniques sont soignés, pensés, intégrés avec une exigence qui n’a d’égale que la recherche et l’inventivité dont ils sont entourés. « Nous cherchons toujours avec nos techniciens à cacher ces éléments indispensables au confort pour laisser parler l’architecture. Notre rôle consiste à apporter des solutions inédites, alliant qualité, élégance, pureté des formes, technicité et perfection du détail. Rien n’est impossible. » poursuit Stefano Trapani.

Les rampes d'acier dissimulent un éléments de chauffage.
Les rampes d'acier dissimulent un éléments de chauffage.

L'espace laissé brut accueille une proposition d'aujourd'hui.
L'espace laissé brut accueille une proposition d'aujourd'hui.

À chaque espace une nouvelle histoire

La répétition des recettes n’a pas sa place dans le travail de Stefano Trapani et de Sergio Perez. Ils vivent chaque projet comme un projet personnel et réprouvent les modes comme autant de conformismes éphémères. Ils conçoivent en immersion, s’imprègnent du lieu, de ses habitants qu’ils n’hésitent pas à bousculer parfois par leurs propositions. Dans ses Mauvaises pensées et autres, Paul Valery soutenait que « l’homme de génie est celui qui m’en donne. » Force est de constater que Stefano Trapani et Sergio Perez ne manquent pas de donner du génie aux espaces qui leurs sont confiés. Ils manient équilibre et harmonie architecturale. Les lieux s’élèvent dans un élan de grâce naturelle ; le transport est total et la modernité maîtrisée. Que l’on aime ou non l’espace selon son propre goût, il est très difficile de ne pas apprécier les lieux qui se dévoilent à nous.

Ils entrent en résonance avec l’âme des lieux, la personnalité des habitants. À un client dont tous les meubles de la maison de famille avaient été volés, ils proposent de laisser le bâti figé dans son temps et reconquièrent l’espace en opposition avec un aménagement très contemporain. Un contraste merveilleux s’opère entre les époques qui se révèlent l’une, l’autre. Dans un autre lieu, c’est une structure digne d’Eiffel qui offre une résonance toute particulière sans aucune forme de passéisme. Le travail d’architecte s’expose dans toute sa complétude. L’espace est pensé dans sa globalité. Il est vécu dans sa structure, dans sa circulation, dans son agencement, dans ses lumières, avec toujours la fonctionnalité pour guide et la recherche d’une cohérence esthétique. L’ADN de Stefano Trapani et de Sergio Perez se ressent plus qu’il ne se voit.

Expériences partagées

Dès l’origine, la réflexion se fait en trois dimensions. Il en va de même pour l’idée présentée aux clients. « L’architecte visualise facilement son idée, c’est son métier. Mais pour le client la projection n’est pas si évidente. C’est important de lui offrir cette capacité. La représentation réaliste de son futur espace sous tous les angles dissipe d’éventuels doutes et permet au client de s’approprier progressivement le lieu. » souligne Stefano Trapani . « Une description laisse toujours une place à l’interprétation, cette zone de doute n’est pas confortable pour le client. » poursuit Sergio Perez.

Mozzarella Bar, Pizzeria & Food.
Mozzarella Bar, Pizzeria & Food.

L'espace se structure, mêle fonction et esthétisme.
L'espace se structure, mêle fonction et esthétisme.
L’architecture comme l’architecture intérieure se vit à trois, l’architecte, le lieu qu’il doit investir et le client qu’il doit satisfaire. « Il y a toujours beaucoup d’échanges pour arriver à capter la personnalité, les envies explicites et celles peu être plus enfouies. La maison est un espace très intime et toutes proportions gardées il y a une part de psychologie à ne pas négliger. Nous devons comprendre la sensibilité, cartésienne ou artistique, du client pour lui apporter les bonnes réponses. C’est une relation de six mois à un an qui s’ouvre avec lui. Notre rôle est de tirer le meilleur parti de l’espace mais aussi de nourrir la sensibilité de nos clients, de leur montrer ce que nous avons en tête, d’interpréter leurs ambitions, de les séduire par nos propositions. » explique Sergio Perez. « Souvent les styles classiques sont souhaités comme un refuge. Un conformisme sans risque qui n’a rien de différenciant. Nous avons tous des personnalités différentes, nos intérieurs doivent savoir les prolonger. Notre travail n’est pas d’avoir l’idée que le client aurait pu avoir sans notre aide. Souvent le contemporain est apprécié mais les gens ne savent comment vivre avec ce langage de forme. Nos propositions les sortent de la zone de confort des conventions passées. Nous collons à leurs personnalités, à l’atmosphère et aux fonctionnalités voulues pour le lieu, mais dans un langage architectural d’aujourd’hui. De prime approche c’est parfois déstabilisant. » reconnaît Stefano Trapani.

Même s’il est désiré, le changement peut inquiéter. Mais l’approche n’a rien de brusque, le projet suit son cours et progressivement le client le fait sien. En symbiose, les architectes se nourrissent de ses attentes pour les restituer dans l’espace. Sergio Perez se souvient d’une cliente à l’âge respectable de 80 ans enchantée de voir les dorures et les moulures de son appartement Louis XV transportées dans un univers absolument contemporain, habité de meubles Ligne Roset et de quelques touches de rappel Louis XV.

La réunification de trois chambres de bonnes a permis de créer un espace unique et fluide.
La réunification de trois chambres de bonnes a permis de créer un espace unique et fluide.

La résine et le mobilier au design pur et minimaliste sont mis au devant de la scène.
La résine et le mobilier au design pur et minimaliste sont mis au devant de la scène.
Pour Stefano Trapani comme pour Sergio Perez l’architecture n’est pas un spectacle. Les espaces qu’ils dessinent sont contemporains au sens où ils sont d’aujourd’hui, mais ils restent intemporels. Ils ne sont soumis à aucune mode, ne cèdent à aucun cliché. Ils peuvent vieillir sans crainte. « Épouser les conventions du moment revient à dater son intérieur, à lui donner une péremption. Les hôtels et les lieux publics suivent naturellement un rythme de renouvèlement plus soutenu. Ils doivent créer l’étonnement par l’introduction de concepts forts propres à marquer les esprits. Leur activité induit cette temporalité, ils comptent parmi les initiateurs des mouvements de style. Les espaces privés au contraire doivent trouver une certaine stabilité, ne pas lasser. Être dans la tendance c’est avoir le même intérieur que tout le monde, se fondre dans l’uniformité ambiante. » développe Sergio Perez. La tendance qui plonge ou sort de l’oubli les couleurs, les styles et les mobiliers ; l’inventivité, les siècles et les décennies se succèdent et renouvèlent la proposition qui si elle est bien employée peut trouver une pertinence. « Céder à une impulsion, une envie, sur des accessoires, des éléments de décors sans conséquence sur l’ensemble est toujours possible. L’architecture intérieure n’est ni figée, ni contraignante. » poursuit-il.

Leur travail leur impose d’évoluer en permanence, par les matériaux, les technologies et techniques, de se nourrir de ce qui les entoure dans l’art, dans l’architecture comme dans le quotidien. Mais l’humain est capital dans leur démarche, la conception d’un lieu n’a rien de mécanique et cela se ressent. Les projets accomplis comptent à part égale des habitations privées et des espaces publiques, restaurants ou hôtel. En France, une maison à Bouffémont est en cours construction tandis que plusieurs projets sont d’ores et déjà en préparation. Stefano Trapani et Sergio Perez ne souhaitaient pas précipiter les engagements préalablement à l’ouverture de leur agence.
trapaniperez.fr

Les mobiliers sont rigoureusement choisis, et mêlent subtilement fonction, identité et exception.
Les mobiliers sont rigoureusement choisis, et mêlent subtilement fonction, identité et exception.