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Tony Lemâle, homme d'intérieur


Par Barbara Poirette

Décorateur d'intérieur nouvelle génération, Tony Lemâle échappe à la camisole de la composition imposée et applique une méthode de coach. Lorsque le savoir-faire est guidé par l'instinct sur les chemins de notre personnalité, la magie du lieu ne tarde pas à se révéler. Rencontre avec Tony Lemâle.



Tony Lemâle, homme d'intérieur
Nous ne sommes pas tous égaux devant la mise en musique de notre partition décorative. Nous sommes parfois démunis dans les accords, parfois timides ou gauches dans le mariage des éléments… Comme un mot sur le bout de la langue, nos idées, nos envies restent difficiles à formaliser. Pour Tony Lemâle qui s'illustre régulièrement dans l'émission Intérieurs, diffusée sur Paris Première, « il n'y a pas de règles établies. Une formule éprouvée qui serait reproductible à l'infini, indifféremment des personnalités et des circonstances. Lorsque je travaille sur un appartement, il ne s'agit pas de travailler sur la seule palette de mes goûts et de mes préférences mais de faire en sorte que le lieu soit en harmonie avec ses habitants. »

La conquête de l'espace

Une idée reçue limite la décoration à sa part visible : couleur, mobilier, matière, agencement… C'est oublier un peu vite la circulation, la manière dont nous vivons, la lumière, etc. En l'occurrence, Tony Lemâle n'est pas homme à s'embarrasser de répétition. Si les conventions hantent toujours notre distribution de l'espace, il n'hésite pas à nous en libérer. « Revoir sa décoration ne se limite pas à changer la couleur des murs. Comment l'espace est-il utilisé, par combien de personnes ? Quelles sont les activités des uns, des autres, les habitudes communes ? Autant de questions souvent négligées mais importantes dans la distribution du lieu » explique t-il. Sans y réfléchir, nous répartissons machinalement l'espace entre un salon, une salle à manger, une cuisine, une, deux ou trois chambres, parfois un bureau, la révolution peut attendre.

Pour l’espace home cinémas, fédérateur de toute la famille, la pièce a été affirmée comme une pièce multi-loisirs, avec une pointe judicieuse de discrétion puisque l’écran dissimulé derrière la corniche du plafond, se déroule devant le tableau.
Pour l’espace home cinémas, fédérateur de toute la famille, la pièce a été affirmée comme une pièce multi-loisirs, avec une pointe judicieuse de discrétion puisque l’écran dissimulé derrière la corniche du plafond, se déroule devant le tableau.

L'intervention d'un coach peut s'avérer précieuse pour profiter pleinement de l'espace. « Dans l'appartement de Carole et Alain (ndlr. Intervention présentée dans l'ouvrage Conseils de Pros pour votre déco), la pièce qui allait devenir l'espace home cinéma, était très encombrée. Elle abritait un bureau et une salle à manger qui ne servait que très occasionnellement. Il a été convenu qu'elle serait toute entière dédiée aux loisirs. La table du salon sert pratiquement tout le temps, sauf à l'occasion des quelques dîners pour lesquels une console, prolongée de nombreuses rallonges, peut accueillir une douzaine de convives. Conserver une salle à manger pour un usage aussi limité et contraindre un home cinéma dans un recoin du salon alors que l'usage indiquait une priorité inverse aurait été absurde. Aujourd'hui la famille peut profiter de tout l'espace au quotidien. »

La base volontairement simple et ordonnée de la chambre s’anime et se personnalise d’une citation choisie, appliquée en lettres adhésives.
La base volontairement simple et ordonnée de la chambre s’anime et se personnalise d’une citation choisie, appliquée en lettres adhésives.

Sur le bout de la langue

L'intervention d'un professionnel nous interroge, nous amène à voir notre intérieur autrement, à prendre un peu de recul. Cela permet de délaisser les habitudes, de s'extraire de la routine, d'investir l'espace autrement. Maître du genre, Tony Lemâle laisse vagabonder son esprit créatif, ne s'encombre d'aucune convention, se laisse imprégner du lieu et se nourrit à notre personnalité. Il a cette capacité à imaginer le lieu autrement, comme il pourrait être, de lire entre nos lignes, entre nos goûts assumés et tacites. L'espace est reconquis, dans une nouvelle distribution. La couleur se joue des profondeurs, l'espace s'anime d'effet spéciaux créés ici par une tête de lit symboliquement incarnée par des lés de papier peint, là un sticker qui sur le mur suit le fil d'une pensée, plus loin un texte qui se déroule sur une large bande de couleur prétexte à une touche de verticalité… Certains meubles disparaissent, libèrent l'espace… Une corniche dissimule l'écran escamotable d'un home cinéma qui se déroule devant le tableau, maître du lieu quand l'action est au repos et que le salon loisirs se plait à la détente d'une lecture. C'est un éclairage réfléchi qui se voit lorsqu'il est traité comme un élément du décor, mais qui sait aussi disparaître pour ne laisser que la caresse de la lumière.

Le goût des autres

Le goût de l'écoute, de la compréhension de ce qui nous caractérise. Le goût d'oser, de ne pas céder à la facilité de la répétition, de la tendance. Le goût d'une aventure partagée avec les occupants des lieux, avec les différents intervenants qui aujourd'hui constituent une équipe fidèle qui partage son inventivité. Une inventivité dont la réalisation prend parfois des allures de défis, comme ces rayures bayadère peintes sur les murs moulurés d'un appartement haussmannien. Si Tony Lemâle est capable de suivre une idée folle, comme de peindre un bureau en orange, il ne le fait jamais à la légère.

Tony Lemâle, homme d'intérieur
Le problème à sortir des sentiers battus, est qu'il faut trouver des gens aptes à suivre et à réaliser. « C'est une chose dont je peux parler aujourd'hui, avec le recul des années. Au début, j'ai travaillé avec des entrepreneurs mais je n'obtenais pas ce que je voulais. Certains comprenaient, d'autres pas… Au fil du temps, j'ai constitué une équipe de gens qui savent que si l'idée de départ peut paraître osée, le résultat fonctionnera dans l'espace. Ils ont cette capacité à prolonger l'idée. Ceux qui ont réalisé les rayures dans l'appartement haussmannien, sont aussi intervenus dans un appartement situé juste au dessus. C'est un autre univers, une autre personnalité, un autre raisonnement. Pour mettre en valeur les très belles peintures du vaste bureau, nous avons proposé de peindre les murs dans un orange très affirmé. Il est toujours difficile de se projeter dans un choix aussi tranché. »

Pour cet orange suggéré, comme une idée séduisante que l'on craint toutefois de suivre, c'est la parole du peintre s'engageant à repeindre les murs en blanc si le résultat ne convainquait pas qui a permis de dépasser l'étape du doute, ce moment où la banalité du blanc rassure. Aujourd'hui les murs sont toujours orange ! La proposition peut séduire immédiatement mais aussi surprendre, interloquer et parfois laisser un doute… Tony Lemâle sent les choses et son équipe sait la justesse de son instinct. « Aujourd'hui, je travaille avec des professionnels qui ont la passion du travail bien fait, un certain sens du défi aussi, des gens qui aiment échapper à la routine…», poursuit-il.

« Les rayures déstructurent le cadre initial pour imposer leur propre tempérament, faisant fi des ornements bourgeois qui ne correspondaient pas aux propriétaires. »
« Les rayures déstructurent le cadre initial pour imposer leur propre tempérament, faisant fi des ornements bourgeois qui ne correspondaient pas aux propriétaires. »

Tony Lemâle, homme d'intérieur

L'exercice du style

Il suffit de parcourir son derniers ouvrage pour comprendre. Chaque appartement est différent, dans son style, dans sa configuration, et pourtant tous partagent une atmosphère particulière, un raffinement, un sens poussé de l'esthétique, une sorte de simplicité qui nous transporte dans un lieu de vie et non dans un décor. Seuls quelques uns sont à notre goût et pourtant tous nous séduisent. Tout est dit ! Un décorateur coach ne vient pas reproduire son chez lui chez les autres, ni prendre notre habitation pour un laboratoire d'art et d'essais. Il est tout entier à notre écoute, « nous ne pouvons rien faire sans les gens. Nous ne construisons pas un décor. Il s'agit de domestiquer l'espace pour qu'il soit en harmonie avec ceux qui y vivent. Nous parlons de couleur, de répartition, de motifs, de matières, d'objets de décoration… Rien n'est imposé, rien n'est figé. Nous faisons des propositions, des suggestions. Il arrive qu'elles soient audacieuses, qu'il y ait des hésitations, des doutes, mais nos clients font appel à nous pour que nous allions au-delà que ce qu'ils sont capables d'imaginer seuls. Nous réagissons par rapport à se que nous avons ressenti, à la manière dont ils vivrent, à leurs folies et à leurs sagesses, par rapport à ce qu'ils attendent… En cela la répétition n'existe pas. Chaque personne est différentes dans sa sensibilité, dans ses goûts, dans ses styles, dans ses dominantes… » Mais Tony Lemâle échappe aussi à l'uniformité de style et de pensé. Antiquités chinoises, coussins Livingstones, étagères Fly, stores imprimés de photo, mobiliers aux lignes classiques, modernes… Le style côtoie la signature et se complète de mobiliers passe partout. Rien n'est rejeté pourvu qu'il ait sa place, l'approche n'est pas réductrice.

« L’intervention avait pour objectif de tourner l’espace vers l’extérieur, en lui donnant une continuité visuelle et dynamique avec le jardin. »
« L’intervention avait pour objectif de tourner l’espace vers l’extérieur, en lui donnant une continuité visuelle et dynamique avec le jardin. »
Qu'il s'agisse d'envelopper des mobiliers chinois anciens dans un écrin de béton, de travailler une entrée comme un sas violet, de laisser filer les mots sur les murs, seule la confiance est un préalable indispensable. « Les gens ont besoin d'être rassurés sur notre capacité à absorber leur demande et à la restituer de manière concrète. C'est d'autant plus important qu'il leur est parfois difficile d'exprimer ce qu'ils attendent. Personne n'a envie de confier son appartement à n'importe qui. Je dis ça sans jugement. Le goût et la qualité sont des données très subjectives. Chacun à besoin de s'assurer que la personne qui interviendra comprend ses goûts et partage son idée de la qualité » souligne Tony Lemâle.

Le secret du budget comme de la décoration est de savoir mettre l'énergie et les moyens nécessaires là où c'est important pour soi. Mais, faire l'économie d'un décorateur par souci d'économie, peut rapidement tourner au mauvais calcul. Au-delà du conseil déco, l'aspect budgétaire tient une place importante. Avec des projets de 2,6 à 50 K€, le dernier ouvrage de Tony Lemâle démontre par l'exemple que le budget échappe lui aussi à toute forme de généralité. « Au final et avec la facture du décorateur, le budget global tient dans l'enveloppe convenue au départ, sachant que sans dépassement nous aurons souvent été bien plus loin que prévu. Simplement, nous évitons certaines erreurs, faisons des choix cohérents, mais aussi parce que le décorateur à une vue d'ensemble du projet. L'économie de temps et le prix des débordements évités rendent l'encadrement par un coach déco économiquement et esthétiquement intéressant » explique Tony Lemâle.

La part du Feng Shui


« J’ai proposé de délimiter les espaces par des couleurs différentes et de signaler ainsi leurs différentes fonctions. »
« J’ai proposé de délimiter les espaces par des couleurs différentes et de signaler ainsi leurs différentes fonctions. »

Cette approche de l'espace par les énergies reste très présente dans le travail de Tony Lemâle, bien qu'il n'en revendique pas la maîtrise. « Cela fait cinq mille ans que cet art est pratiqué et je ne pense pas que l'on puisse l'ignorer. Je connais les fondamentaux, mais je reste novice. Il m'arrive de l'appliquer dans la circulation des pièces, pour que l'espace gagne en cohérence. Mais dans le cas d'une demande plus poussée, je fais intervenir Hélène Weber dont c'est la spécialité. Même si ce n'est jamais très facile, les appartements occidentaux arrivent à se prêter aux principes du Feng Shui. Techniquement, il faudrait parfois déplacer la salle de bain dans l'angle opposé, et comme la redistribution des pièces à tout de même ses limites nous trouvons des alternatives. Il ne s'agit pas d'appliquer le Feng Shui à la lettre, mais de s'en servir dès que c'est possible pour améliorer le bien être du lieu » explique-t-il.

Tony Lemâle
Tony Lemâle
Tony Lemâle a le goût des autres. Celui qui aurait aisément pu développer une mégalomanie galopante au fil de l'émission à laquelle il participe et des ouvrages publiés, entretient son goût du partage. Toutefois, s'il a su rester accessible ce sont les autres qui ont pris de la distance. « La télé a tout d'abord eu un effet de catalyseur, mais elle a aussi fini par installer une distance ». Bien malgré lui, Tony Lemâle n'échappe pas aux règles d'un star système déréglé donnant à ceux qui sont de l'autre coté de se miroir télévisuel, un statu d'icône inaccessible. Et pourtant ! 

A quoi ressemblerait votre maison du bonheur ? « Elle reste parisienne. J'ai une fascination pour le Japon, je pourrai y vivre mais en tant qu'occidental. Définitivement j'adore Paris. Elle n'est pas forcément grande, très peu chargée pour qu'il y ait beaucoup d'espace. J'aime que les choses soient dissimulées, que rien ne soit apparent, pour profiter pleinement de l'espace. Il y a de la couleur, de la matière sur les murs, des papiers peints des choses comme ça… Je travaillerai la décoration par la matière. J'aimerai un jardin, peut être une rémanence de mes origines provinciales. Mais je reste fondamentalement citadin… Un jardin dans la ville, c'est peut être ça ma maison du bonheur ! »
www.tonylemale.fr

Bibliographie

CONSEIL DE PROS POUR VOTRE DÉCO
Parution juin 2007 - Editions Eyrolles, 25 €