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Nocc, ces merveilleux fous savants


Par Barbara Poirette

Talentueusement dingue, le tandem formé par Jean-Christophe Orthlieb et Juan-Pablo Naranjo va au delà des idées reçues, l’imagination comme perpétuellement stimulée par un salvateur Pourquoi pas ? Pourquoi dessiner un vase quand on peut le prononcer ? Un projet présenté en juin formalise le design vocal avec Object of Sound.



Nocc, ces merveilleux fous savants
De nommer « chandelier » la voix, à son timbre, sa tessiture, ses inflexions, son articulation, son accent et sa langue, dessinent un chandelier à chaque voix différent. De là se forment des vases, des lampes et d’autres objets potentiellement fous pour peu qu’ils soient nommables. « Nous prenons la courbe de la voix, et par une révolution le chandelier ou l’objet nommé est formé en polyamide par impression en trois dimensions. » Les Nocc exploitent la modélisation et l’impression 3D du prototypage rapide pour la réalisation de produits finis, avec en bénéfice collatéral l’idée d’une personnalisation ultime. Pourquoi d’ailleurs borner ces outils à la seule exécution de prototypes, lorsque leur usage peut s’étendre à la fabrication d’objet. Pour Jean-Christophe Orthlieb « La qualité des matériaux est aujourd’hui telle que la production est parfaitement envisageable, d’autant que leurs propriétés sont intéressantes : ils sont étanches, translucides et ils peuvent recevoir un traitement de surface. Vase ou lampe (ci-dessous), la base est la même ». Juan-Pablo Naranjo prolonge l’idée… « La technique d’impression en trois dimensions, permet d’imprimer des objets partout dans le monde. L’objet dématérialisé à l’état de fichier peut voyager par les méandres des autoroutes de l’information et prendre corps n’importe où ».

Nocc, ces merveilleux fous savants
Une fabrication à la demande, une personnalisation sur mesures vocales ou autres… Tout est envisageable, y compris l’antinomisme d’un l’objet unique fabriqué en série. « Nous avons conçu un outil qui permet au gens de dessiner leur objet en l’occurrence par la voix. La forme échappe au dessin, le design est dans le processus. La voix donne un caractère aléatoire à la forme. Comme une empreinte digitale, elle est singulière, personnelle, et ce caractère unique est transposé dans l’objet ». 
La folie éclairée est une fidèle passagère. C’est ainsi que nait l’assiette trouée Undish. Le tandem aime la multiplicité des sujets et l’exploration des différentes strates de lecture qu’offre l’apparente banalité des choses. Ils aiment déposséder un objet de l’essence même de sa fonction et lui permettre de trouver d’autres fonctions. L’assiette dépourvue de fond offre à la bordure orpheline le loisir de devenir une coupe à fruit, à moins qu’elle ne retrouve son statut initial tenant le rôle visible et décoratif de sous assiette. « L’objet est pensé pour la polyvalence. Le bord intérieur laissé en biscuit permet de ne pas laisser glisser l’assiette accueillie ».

Comme galvanisés par l’idée que les choses peuvent ne pas se limiter à ce qu’elles semblent être, ils apportent une autre double lecture avec un bougeoir. D’un point de vue strictement fonctionnel, c’est une réserve à bougies. C’est aussi un clin d’œil au temps de la prière qui s’écoule tant que dure la flamme. « Décaler cette idée dans le standard des bougies chauffe-plat nous amusait ». Ces bougies durent quatre heures, ainsi le bougeoir offre sa mesure du temps par tranche de quatre heures. Réservoir ou minuteur à bougies, fonctionnel ou spirituel, chacun interprète l’objet à sa guise. Une autre forme de liberté et de personnalisation possibles. « Le processus de création est aussi important que la finalité. La forme n’est pas accidentelle, mais nous ne voulons pas limiter la recherche au seul style. »

Une table ventrue offre son excroissance au rangement, tandis qu'à l'allongement de son accoudoir une chaise gagne en praticité... Autant de mutations positives apparues à l'expérience de l'évolution des objets.
Une table ventrue offre son excroissance au rangement, tandis qu'à l'allongement de son accoudoir une chaise gagne en praticité... Autant de mutations positives apparues à l'expérience de l'évolution des objets.

La science du design

Convaincus par la théorie de l’évolution, Juan-Pablo Naranjo et Jean-Christophe Orthlieb explorent celle des objets. Ces derniers mutent, soumis à des conditions environnementales. Dans ce contexte, si l’objet est une espèce, l’humain est son environnement. Les croisements sont possibles, certaines espèces perdurent d’autres disparaissent. Il est également des mutations naturelles, portées par de nouveaux comportements, mais aussi d’autres, accidentelles, qui provoquent des difformités. « Les évolutions technologiques ont de tous temps contribué à l’évolution des espèces objets, qu’elle soient mécaniques, électroniques, bientôt nanotechnologiques. Elles redistribuent les cartes. Certaines espèces évoluent, d’autres se raréfient, certaines se dématérialisent… Cet angle de réflexion est passionnant et on se prend vraiment au jeu ». Et de mimer cette théorie de l’évolution, ils choisissent avec la Radiation Collection (in Tchernobyl) d’exposer les espèces à un événement accidentel. Une version post catastrophe où la mutation génétique des objets s’expose en disproportion.

A la perte de son fond, l'assiette multiplie les usages possibles et la réserve à bougies marque le rythme du temps... Les Nocc imaginent qu'en toute chose résident potentiellement plusieurs finalités.
A la perte de son fond, l'assiette multiplie les usages possibles et la réserve à bougies marque le rythme du temps... Les Nocc imaginent qu'en toute chose résident potentiellement plusieurs finalités.
De chaise trop longue en chaise siamoise, certains meubles perdent leur fonction tandis que d’autres, au contraire, invitent de nouveaux usages à leurs excroissances. Des mutations positives se font jour : l’Hypertrophy Chair dont l’hypertrophie du bras accueille le journal ou facilite l’assise et le relevage par cette préhension offerte ; la Outgrowth Coffee Table dont l’excroissance ventrue sous le plateau sert de rangement. « L’esthétique naît du processus. Nous n’avons pas choisi de faire une chaise à long bras… mais en travaillant sur les difformités possibles du mobilier cette évolution est apparue parmi une centaine de mutations. Au delà, la chaise répond évidemment à toutes les règles d’usage de l’ergonomie, le propos n’est pas vain ni artistique. La difformité nait de l’extrapolation de la fonction ». Fraichement diplômé du Srate College, le duo n’en est pas moins d’une efficacité redoutable et savoureuse, déjà remarquée par Swarowsky avec la carafe Minera, Eno ou encore l’Observer du design. A surveiller activement !
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