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filmographie et figuration du design

Gainsbourg (vie héroïque)


Par Barbara Poirette

Christian Marti, chef décorateur, nous guide à travers l’envers des décors, ceux d’un film, ceux d’un homme à la tête de chou porté à l’écran dans un conte onirique imaginé par Joann Sfar. Du chant à la Une, Gainsbourg se dessine. Les décors de Christian Marti prolongent les story-boards et esquisses d’intention de Joann Sfar avant que l’espace ainsi défini ne se laisse habiter par une distribution stupéfiante.



Gainsbourg (vie héroïque)

« Joann a une personnalité très atypique et le fait qu’il vienne de la bande dessinée constituait une originalité dans le paysage du cinéma français. Il n’en connaissait aucun code et nous a embarqué dans un univers très particulier. » Il restait toutefois à imaginer les écrins à la hauteur de la narration et de sa pléiade de caractères qui de Serge Gainsbourg, Juliette Gréco, Brigitte Bardot à Jane Birkin, n’autorisaient pas la demi-mesure. Autant de décennies traversées aussi pour ce film qui s’ouvre dans les années 30 avec le jeune Lucien Ginsburg (Kacey Mottet-Klein) pour finir dans les années 90 avec la mutation bientôt consommée de Gainsbourg en Gainsbarre. Gainsbourg, une trilogie onirique à gueule humaine.

« Lorsque j’ai vu Éric Elmosnino, ça a été un formidable coup de booster. Il avait cette fragilité. »
« Lorsque j’ai vu Éric Elmosnino, ça a été un formidable coup de booster. Il avait cette fragilité. »

Comme en musique, le tempo des années traversées doit marquer la bonne mesure. Tel était le parti pris esthétique d’une réflexion canalisée « on s’appuie toujours sur des évocations. Pour moi, le concept Gainsbourg convoquait une monochromie harmonique, la brillance des textures, une danse minimaliste, un espace structuré par les ombres, les objets devaient incarner les années dans lesquelles ils apparaissaient. » souligne Christian Marti. L’objet comme un point d’ancrage. Au cinéma le détail est l’une des clés de la justesse et une attention toute particulière lui est apportée. « Quelle que soit la taille des décors, il arrive un moment où la caméra va aller chercher un objet, un détail, qui aura autant d’importance que le décor tout entier. » Une fausse note peut créer une incohérence dans les époques ou faire basculer l’ensemble dans le vulgaire. Les décors créent l’atmosphère, ils soutiennent le sens, procurent une sensation. « Le sens est nécessaire relativement au sujet et à la narration, mais il faut aussi savoir provoquer une sensation et c’est sans doute la part la plus excitante de mon travail. »

Petit garçon juif, Lucien Ginsburg (Kacey Mottet-Klein) fanfaronne dans un Paris occupé par les allemands... Pour les années d’occupation les décors usent de tons sourds et d'atmosphères monochromes.
Petit garçon juif, Lucien Ginsburg (Kacey Mottet-Klein) fanfaronne dans un Paris occupé par les allemands... Pour les années d’occupation les décors usent de tons sourds et d'atmosphères monochromes.

La vie des uns dans le corps des autres

Les époques s’égrainent. Les années 50 et l’atelier de Serge Gainsbourg (Éric Elmosnino) sous la mansarde comme l’appartement de Juliette Gréco (Anna Mouglalis) qui nous transporte à la fin de cette décennie ; la Cité des Arts visitée par Brigitte Bardot (Laetitia Casta) a la vibration des années 60 tandis que la rue de Verneuil marque une période plus longue, familiale avec Jane Birkin (Lucy Gordon), des années 70 aux années 90. Des contextes aussi forts que différents dans leurs styles, dans leur modernité, se succèdent sans rupture ni brutalité, dans une partition cohérente, enlevée, modulants les accords mineurs et majeurs d’une vie mouvementée. « La cohérence vient d’une réflexion d’ensemble. La conception des décors amène à chercher une colonne vertébrale à laquelle tout s’adosse naturellement. La palette de tons définie avec Christian Gambiasi d’après des peintures que nous avions choisies, les matières, les espaces sont unis par un tronc commun. Cela se ressent. » La conception des décors s’est également attachée aux influences de Joann Sfar à ses références : Nosferatu de Murnau, Les Enfants du Paradis de Carné, Amarcord de Felini, et plus généralement le travail sur les ombres, le cinéma expressionniste.

Par le jeu des décors, la sagesse d’une poupée de cire se fissure en pose lascive, bientôt rejointe par les mots sucrés d’une chanson à double sens.
Par le jeu des décors, la sagesse d’une poupée de cire se fissure en pose lascive, bientôt rejointe par les mots sucrés d’une chanson à double sens.

Joann Sfar visualise ses idées, qu'il partage par le trait. Pour l’appartement de la rue Chaptal, il avait dessiné quelques story-boards sur lesquels les murs et les huisseries partaient de travers… Un parti pris oblique que Christian Marti souhaitait transcrire à l’écran « nous aurions pu forcer un peu plus le biais des lignes de fenêtres. Mais sur ce point aussi l’importance du détail est à l’œuvre. La réussite ou l’échec d’un effet se joue dans un espace tenu. Un excès de déformation peut vite faire déraper la perception d’une scène dans le grotesque. Au cinéma, l’œil du spectateur n’a pas le temps d’analyser que la fenêtre n’est pas rectangulaire, il ne transmet qu’une impression, le sentiment qu’il y a quelque chose sans pour autant parvenir à l’identifier. »


Le décor est également conditionné par la durée de son apparition à l’image, de trente secondes à quinze minutes, l’investissement imparti ne sera pas le même. « Ce sont les paramètres les plus difficiles à concilier. Il y a parfois des personnages ou des contextes très stimulants, mais notre rôle n’est pas d’investir à hauteur de notre inspiration, il nous faut tenir compte du temps à l’écran et de l’importance du décor dans la narration. Il est des films où les décors ont une présence très forte, ils sont des personnages à part entière. Cela ne se vérifiait pas dans le cas de Gainsbourg. La rue de Verneuil par l’association intime de cette adresse avec Serge Gainsbourg. Sur ce film le décor est un support, une atmosphère qui enveloppe les acteurs. Personnellement, j’aime les fonds denses. Trop clairs, ils prennent souvent trop d’importance. Les tonalités foncées offrent un bon contraste à la carnation, les acteurs peuvent être éclairés sans que le fond ne s’impose à l’image. Cela nous ramène au cinéma expressionniste, ses contrastes, sa densité ; les visages prennent toute la lumière. » Le décor et la lumière forment un couple indissociable. Si généralement, le chef décorateur et le directeur de la photographie travaillent de concert : le premier livre un décor tandis que le second se charge d’y faire entrer la lumière et de créer l’ambiance, Gainsbourg échappe à la règle. Guillaume Schiffman, directeur de la photographie, souhaitait se concentrer sur les acteurs, magnifier la sensualité, la peau des femmes, laissant à Christian Marti le soin d’éclairer les décors. « Il m’a laissé beaucoup de liberté pour la mise en lumière. Nous avons eu de nombreux échanges et cette maitrise pleine et entière du décor a été une expérience particulièrement agréable. »

Gainsbourg (vie héroïque)

Concernant le décor de la chambre de Dali, Christian Marti avait pour seule source d’information un récit de Serge Gainsbourg dans une interview. Il y évoquait les dessins de grands peintres négligemment jetés sur le sol, et disait combien il avait été marqué par l’astrakan noir sur les murs. « Dali étant mégalomane, nous avons imaginé qu’il vivait dans l’un de ses tableaux. Valentina Laroca, notre peintre décoratrice, a peint des toiles à la façon des grands peintres cités par Gainsbourg, et notre sculpteur, Arnaud Beauté, a reproduit en volume des objets qui étaient dans les toiles de Dali. L’ensemble a été installé dans l’abbaye de Royaumont. Une grande partie des murs a été recouverte d’astrakan noir, mais nous avons laissé les piliers de l’architecture gothique parce que l’on trouvait qu’ils exprimaient le côté baroque de Dali. »

Gainsbourg (vie héroïque)

Bande originale

Dr Jeckill et Mr Hyde, part d’ombre et de lumière, de Gainsbourg à Gainsbarre… autant de mots pour les deux faces d’un même profil de médaille. Mais quel Gainsbourg, quel titre, quel album… La rafale m’échappe, banale… et fait sourire mon interlocuteur « Joann a su saisir l’originalité, la dualité du personnage ; ce double, Gainsbarre, sorte de mauvaise conscience qui l’accompagne. Quand je suis sorti de la projection j’étais ému aux larmes. J’étais bouleversé par Gainsbourg. Ce personnage, sa sensibilité m’ont beaucoup touché. Je n’ai pas un Gainsbourg. J’aime Gainsbourg pour ce qu’il est et ce qu’il a été. Pendant le tournage, j’ai aimé cette intimité à la fois réelle et imaginaire que j’ai pu avoir avec lui, à écouter, à essayer de saisir ce qu’il avait à dire. »

Pour le cabaret Madame Arthur, l’inspiration vient de la pochette du disque « Love on the Beat », réalisée dans des tons froids mais sensuels. Le mauve aux reflets métalliques l’exprimait justement et la lumière est venue renforcer ce parti-pris.
Pour le cabaret Madame Arthur, l’inspiration vient de la pochette du disque « Love on the Beat », réalisée dans des tons froids mais sensuels. Le mauve aux reflets métalliques l’exprimait justement et la lumière est venue renforcer ce parti-pris.

Gainsbourg (vie héroïque)

Plus qu’un film Gainsbourg (vie héroïque) fut une immersion. Violon et jambon suspendus à la porte, l’équipe a bu ses paroles, s’est enivrée de ses textes jusqu’à en saisir l’essence comme par osmose. Un tournage habité, « nous avons réécouté tous les albums, nous avons travaillé, fait des fêtes en les écoutant... Ses paroles, ses univers musicaux, ses aphorismes… nous ont mis dans l’ambiance, dans l’état d’esprit. Nous nous sommes replongés dans les biographies, les interviews. Il m’est arriver d’écouter ses interviews en boucle. Durant cette période, nous nous sommes nourris de Gainsbourg, beaucoup. J’ai appris par un ami décorateur qui avait conçu les décors du spectacle de Gainsbourg au Zénith mais aussi la maison de Bambou, à quel point il était maniaque, pointilleux, sur le choix des matériaux. Il s’attachait aux plus infimes détails. Il avait cette réputation professionnellement, mais cette obsession dépassait la musique. Ce trait de caractère aussi nous a nourri. Dans le choix des matériaux, nous imaginions ses réactions, ses commentaires. D’une certaine manière, il a habité le film et chacun de nous dans son travail. »

Avec l’aimable autorisation de One World Films