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Christian Ghion, design de forme et de sens


Par Barbara Poirette

Taillé comme un deuxième ligne de rugby, le verbe haut et le parlé franc, Christian Ghion ne s’encombre ni de périphrases, ni de détours. Et pourtant. Des détours, son trait sait en offrir de superbes au design, à la scénographie comme à l’architecture intérieure. Christian Ghion est un spécimen atypique, un colosse capable de fragilité qui prend plaisir à voir naître des vases dans la fusion des fours de verrier. Rencontre avec un designer de talent qui va au contact.



Avec le vase conçu pour DuPont de Nemours à l’occasion de l’exposition anniversaire célébrant les quarante ans du matériau, Christian Ghion crée des absences dans le Corian.
Avec le vase conçu pour DuPont de Nemours à l’occasion de l’exposition anniversaire célébrant les quarante ans du matériau, Christian Ghion crée des absences dans le Corian.
Son histoire professionnelle prend sa source chez un commissaire priseur, « j’ai eu la chance de travailler dans une étude singulière tenue par deux jeunes associés qui avaient lâché le marteau et menaient leurs ventes à la baguette de chef d’orchestre… ». Un coup de canif dans le cérémonial qui ne manque pas de séduire le tempérament de Christian Ghion. « Ils faisaient leur métier sérieusement sans pour autant se prendre au sérieux. Ils s’amusaient. Je trouvais le métier intéressant et il l’était d’autant plus à leur contact ». Étudiant en droit, il constate ses lacunes en histoire de l’art et suit les cours de l’École du Louvre pour y remédier. Mais l’académisme de l’enseignement le lasse. D’une école à l’autre, son intérêt se porte sur une formation post-diplôme d’architecte et plus particulièrement la spécialisation en création de mobilier. Sans diplôme, Christian Ghion fait valoir son extrême motivation, et l’aplomb répondant au culot, le directeur de l’école intègre ce postulant atypique à son effectif.

Christian Ghion
Christian Ghion

Redoublant émérite

Une première année difficile qu’il partage entre l’école et l’exercice de ses talents auprès de ses amis. « Et de créer des lampes avec des tambours de machines à laver, je me suis dis que j’avais un petit talent. Je suis vite revenu à la réalité quand j’ai confronté ce petit talent à mes coreligionnaires de formation ». Ponctuée de six concours internes, la formation se déroule en un an. « A la fin de l’année, j’avais eu la bonne idée de m’associer au meilleur élève de la formation pour le dernier projet. » Et de remporter le concours, Christian Ghion décide de rempiler pour une seconde année. « J’ai appliqué la même tactique l’année suivante mais cette fois ci en m’associant avec le meilleur dès le début de l’année. Ce qui m’a valu de gagner le premier et le second concours. » A ceux qui le taxe d’opportunisme, il rétorque avec à propos que si les meilleurs acceptaient l’association c’est qu’ils y trouvaient également un intérêt. « J’ai énormément appris et avec des bons ». La seconde année s’avère plus agréable à vivre. C’est donc en toute logique qu’il décide de signer pour une troisième année, puis une quatrième…

Force et raffinement, deux traits de caractère appliqués au fauteuil Butterfly Kiss édité par Sawaya & Moroni.
Force et raffinement, deux traits de caractère appliqués au fauteuil Butterfly Kiss édité par Sawaya & Moroni.
A force de redoublements volontaires, Christian Ghion s’implique un peu plus dans le fonctionnement de l’établissement et assiste le directeur dans l’organisation des concours. L’avant dernière année, il remporte cinq concours sur six, et l’envie de remporter les six le motive à faire une année de plus. Mais le premier des six concours lui échappe. Il cesse la formation et devient enseignant. « J’étais assistant du directeur, je devenais professeur et entre temps j’avais fait la connaissance de Patrick Nadeau, avec qui j’ai travaillé pendant dix ans. A la fin je composais les jurys, cela m’a permis d’inviter des gens que je trouvais intéressants ». Il finira par quitter l’école après en être devenu directeur adjoint.
Mais il n’attend pas la fin de son cursus pour se frotter à la réalité et commence à travailler avec Patrick Nadeau. Le tandem se présente à des concours de design et ne fera scission qu’une dizaine d’années plus tard. Les penchants naturels de Christian Ghion se portent plus volontiers sur le design, « architecte, Patrick souhaitait consacrer plus de temps à l’architecture intérieure. Il finissait par se sentir à l’étroit dans le mobilier. A l’inverse, je préférais l’échelle du design et la création de vases, de mobiliers ou de petites cuillères. Nos naturels respectifs avaient besoin de s’exprimer. Après dix ans, une certaine lassitude s’installe, un peu comme un vieux couple. On se connaît, il n’y a plus de surprise, le travail devient machinal, on aurait fini par s’encombrer mutuellement ».

Pour le joaillier Fred, Christian Ghion fait une incursion dans le bijou, mêlant préciosité et modernité.
Pour le joaillier Fred, Christian Ghion fait une incursion dans le bijou, mêlant préciosité et modernité.

La curiosité pour moteur

Souvent qualifié de touche à tout, le designer caméléon signe vases, objets, mobiliers, scénographies, architectures intérieures ou bijoux, ce qui ne l’empêche pas de voir des limites à la transversalité « je suis toujours très heureux de découvrir un nouvel univers, comme lorsque le joaillier Fred me propose de dessiner des bijoux. Mais je ne crois pas à la transversalité. Le design, le stylisme, l’architecture intérieure sont de vrais métiers qui ne s’improvisent pas. Il y a bien sur des exceptions, mais le génie n’est pas la règle. A contrario, me promener dans un univers élargi mais restreint me convient bien. Il faut savoir jusqu’où ne pas forcer sa nature. Même dans mon métier, il y a des sujets avec lesquels je ne suis pas à l’aise. Je pense que je ne saurai pas forcément dessiner des machines à laver ou des téléphones. Pour la collection de bijoux, j’ai averti de ma candeur sur le sujet. Un œil neuf présente des avantages, mais comporte aussi des risques de maladresse, comme de créer quelque chose qui n’est nouveau que pour soi. Mais cet univers me stimule ».

Le Corian adopte le rythme du capitonnage pour habiller l’univers de Chantal Thomass.
Le Corian adopte le rythme du capitonnage pour habiller l’univers de Chantal Thomass.
Autre échelle, autres dimensions, l’architecture intérieure se rappelle à la signature de Christian Ghion par un heureux hasard. L’adage selon lequel pour construire, il faut qu’un architecte ait déjà construit et pour faire un canapé, un designer doit avoir fait un canapé… tient le designer à distance des restaurants et boutiques. Sans réalisations antérieures, point de légitimité. A quinze jours d’intervalle, Chantal Thomass et Jean-Charles de Castelbajac donneront à Christian Ghion l’occasion d’imprimer sa marque, en lui confiant leurs showrooms respectifs. « Il est des sollicitations qui ne se refusent pas. J’étais flatté et ravi de démarrer en si belle compagnie ». Un transport visiblement réciproque. Tous les corners de Chantal Thomass passeront entre ses mains mêlant satin, ruban et Corian sur le mode capitonné d’un boudoir contemporain. L’an dernier, Jean-Charles de Castelbajac lui confie sa boutique londonienne.

Le sens des volumes

Les projets se succèdent et bientôt Pierre Gagnaire compte parmi les fidèles avec un premier restaurant. Mais Christian Ghion reste homme de paradoxe. « Je ne me considère pas comme un très bon architecte d’intérieur. Certaines réalisations me laissent stupéfait. Ce que j’imagine n’atteint jamais une telle puissance. Je fais un travail intelligent, cohérent sur l’espace, je donne des intentions, mais la théâtralisation de l’espace ne m’est pas intuitive. Nous avons tous des prédispositions. Patrick Nadeau ressentait l’espace, moi il faut que je le décrypte. Je n’ai pas ce problème avec le design d’objet qui m’est spontané ».

Jean-Charles de Castelbajac confie à Christian Ghion ses boutiques de Paris et de Londres.
Jean-Charles de Castelbajac confie à Christian Ghion ses boutiques de Paris et de Londres.
Les projets d’architecture intérieure et à plus forte raison lorsqu’ils se passent à l’étranger, sont des projets très lourds à gérer, en temps, en énergie… « C’est très prenant, même si je n’assiste pas à toutes les réunions de chantier lorsque le projet se situe à Dubaï ou à Tokyo. Un projet c’est 90 % de labeur et de difficultés et 10 % de pur plaisir, lorsque l’on pose les idées, au moment de l’inauguration, lorsque le résultat est là devant soi et qu’il prend vie. L’inauguration du restaurant de Pierre Gagnaire à Tokyo était un grand moment de plaisir et l’aboutissement de une à deux années de travail ».
Accaparé par l’architecture intérieure, les volumes du meuble, de l’objet, du luminaire lui manque. « A chaque fois que je pense en avoir terminé avec d’architecture intérieure, je suis sollicité pour un projet que je considère ne pas pouvoir refuser. Pierre Gagnaire est pour moi un monstre sacré, j’étais enchanté qu’il me propose de faire son restaurant gastronomique à Tokyo, puis son Café et sa Pâtisserie. Entre temps nous avions également fait son restaurant Gaya à Paris ». Convaincu de pouvoir revenir au design, c’est Pierre Gagnaire qui l’en détournera le temps d’un nouveau projet et de l’ouverture de son restaurant Reflets à Dubaï. « L’architecture intérieure me consume, mais je vis des expériences passionnantes. C’est aussi un plaisir incroyable que de découvrir de tels endroits et dans d’aussi bonnes conditions ».

Au souffle des verriers de la verrerie de Salviati, Christian Ghion suspend la poésie de ses vases (vase Goccia di Poggia rouge).
Au souffle des verriers de la verrerie de Salviati, Christian Ghion suspend la poésie de ses vases (vase Goccia di Poggia rouge).

Le souffle de l'émotion

Christian Ghion revient à ses premières amours, le design. Un projet mené pour Nespresso avec une série de tasses à café et de soucoupes sortira en décembre. « Ce sont de petits produits et j’adore travailler à cette dimension ». Il retrouve également le meuble et signe pour Neology des canapés qui seront présentés en janvier 2010. « Je voudrais aussi renouer avec mes éditeurs italiens, Sawaya & Moroni, Driade… Retrouver Milan autrement qu’en spectateur ». Mais son objet de prédilection reste indubitablement le vase. Il y voit un parent pauvre du design. Un objet ne servant pratiquement à rien et pourtant passionnant. « Il y a tellement de chose à faire. Ma grand-mère avait de très jolis vases, qu’elle ne sortait que pour y mettre un bouquet et un vase vide avait pratiquement l’air imbécile. On peut faire un vase avec n’importe quoi, une bouteille d’eau coupée, un seau. Mais à l’inverse d’une gamelle, un vase peut être un objet de séduction, se faire sculpture. Il doit être beau, même quand il est vide ; cela impose une force, une présence suffisante pour exister même sans fleur. Une fleur coupée est une fleur qui a commencé à mourir et dont on va assister au déclin. C’est à la fois douloureux et magique. Il y a un imaginaire à travailler, un rituel peut s’établir, jouer avec des références religieuses, culturelles. Une forme d’émotion subtile et discrète peut émaner de l’objet. C’est un objet sur lequel j’ai beaucoup travaillé et depuis quelques années, j’ai la chance d’accéder à des verreries à Murano, à la verrerie de Salviati et je trouve que le matériau forme une alliance parfaite avec les vases ».

Christian Ghion contrarie la perspective aux lignes de fuite des sofas Twist, édités par Octant.
Christian Ghion contrarie la perspective aux lignes de fuite des sofas Twist, édités par Octant.
C’est aussi un autre univers où il n’existe pas de calibrage précis, la matière reste imprévisible. « Faire un dessin à un maître verrier ne sert à rien. Une ébauche suffit à donner l’intention. Le verre a quelque chose de magique. Je me suis surpris à faire des choses que je n’imaginais pas. La liberté, la nature aléatoire du verre me captive. Dans la plupart de mes réalisations un accident ou une interruption s’est ajouté à l’idée de départ. Il y a aussi de beaux accidents. Il arrive que nous nous arrêtions parce qu’il s’est passé quelque chose et qu’à ce moment précis, il est inutile d’aller plus loin. Il arrive que nous allions au bout de l’idée et que le résultat ne présente aucun intérêt. La matière ne se laisse pas dominer et à chaque instant de la transformations, il se passe des choses intéressantes, surprenantes ». 

L'expérience de la matière

Des plus nobles aux sans grade, Christian Ghion n’entretient aucun à priori sur la matière et les matériaux. Il aime les expérimenter, les extraire des espaces convenus et des perceptions établies. « S’en tenir à l’usage académique revient à faire ce que d’autres ont déjà fait avant nous. J’aime aller voir ailleurs, tenter d’autres pistes. C’est quelque fois décevant parce qu’il ne se passe rien, mais lorsque d’autres possibilités se dessinent l’expérience devient troublante et excitante. Le Corian est emblématique. C'est un matériau technique qui équipe les laboratoires et les salles de chirurgie depuis des dizaines d’années. Mais les designers s’en sont emparés, les uns l’ont tourné, les autres l’ont thermoformé, il a été travaillé en courbes, en volumes, en transparence. Le design lui a fait prendre d’autres chemins et le Corian est apparu autrement, ailleurs, au jour de nouvelles possibilités. Ce qui est vrai pour le Corian l’est pour beaucoup d’autres matériaux ».

Dans l’éclat des lustres Murano qui baignent de lumière l’écrin du restaurant Reflets de Pierre Gagnaire à Dubaï (ci-dessus) ou dans l’atmosphère de fond marin du restaurant Gaya à Paris (ci-dessous), dont les tables se coiffent d’un plateau de Corian décoré d’un motif d’algue, Christian Ghion conte par chaque détail l’atmosphère des lieux qu’il compose.
Dans l’éclat des lustres Murano qui baignent de lumière l’écrin du restaurant Reflets de Pierre Gagnaire à Dubaï (ci-dessus) ou dans l’atmosphère de fond marin du restaurant Gaya à Paris (ci-dessous), dont les tables se coiffent d’un plateau de Corian décoré d’un motif d’algue, Christian Ghion conte par chaque détail l’atmosphère des lieux qu’il compose.

Christian Ghion, design de forme et de sens
Une logique qui n’est pas étrangère à Christian Ghion. Une logique qu’il appliquait déjà dans l’enceinte du Salon du Meuble avec l’organisation du Design-Lab. Une plate-forme expérimentale, dont l’objectif consistait à provoquer des rencontres d’apparence contre nature entre le savoir-faire d’un industriel et le regard d’un designer. Une approche à qui le design doit quelques pièces maitresses. « Nous demandions aux entreprises de soumettre un matériau ou un savoir-faire particulier à l’imagination d’un designer. Beaucoup d’industriels ont joué le jeu, ont laissé les designers bousculer leurs habitudes, et sont allés jusqu’à produire les prototypes ».

De l’avis de Christian Ghion, une démarche sinon habituelle au moins naturelle de la part des designers que d’aller voir ailleurs et de bousculer un peu les choses. « Avec cent cinquante mètres carrés et une trentaine de prototypes présentés chaque année pendant dix ans, le Design-Lab a mis cette nature en lumière ». L’industrie regorge de matériaux de pointe limités à des usages techniques et spécialisés. Des mousses à mémoire de forme aux qualités exceptionnelles, employées dans le médical pour les personnes âgées et les grands brûlés. « Dernièrement j’ai découvert l’Aérogel dans une revu technique d’aéronautique. Brièvement, il s’agit d’un gel qui ne pèse pratiquement rien et sert à combler les vides sans ajouter de poids, mais cette matière est d’une extrême fragilité. J’ai pu obtenir un échantillon, contenu dans une succession de boîtes, et lorsque j’ai pris le matériau en main et il s’est littéralement délité. J’imaginais faire des tables, des bureaux immenses, presque évanescents et dont le poids serait insignifiant. Mais j’imaginais aussi que le matériau avait un minimum de résistance et de densité. Or la matière se décompose à l’effleurement. Cela fait parti de mes grandes déceptions ».

Sur le fil de la tradition

Alors qu’il préside les Trophées Aquitains de Design Industriel, Christian Ghion retrouve la Corep, distributeur européen de luminaires. Cette année, ce n’est plus dans le jury mais face à lui que le designer et la société bordelaise participeront aux Trophées et présenteront une collection de luminaires dessinés par Christian Ghion. « Entre temps, j’ai découvert Nontron une coutellerie dont la qualité des lames est comparable à celle des (vrais) couteaux Laguiole. Mais leur manche en buis pyrogravé les renvoie à l’imagerie baba cool. Comme Nontron est basé en Aquitaine, je leur ai proposé de présenter aux Trophées Aquitains de Design Industriel une collection de couteaux plus en prise avec l’époque ».

Le couteau dessiné par Christian Ghion pour Forge de Laguiole se décline en une seconde édition destinée à un usage quotidien.
Le couteau dessiné par Christian Ghion pour Forge de Laguiole se décline en une seconde édition destinée à un usage quotidien.

Pour Driade, Christian Ghion livre les bougies Players à nos jeux de lumière.
Pour Driade, Christian Ghion livre les bougies Players à nos jeux de lumière.
En matière de couteau, Christian Ghion a eu l’occasion l’an dernier de s’illustrer brillamment pour Forge de Laguiole, prolongeant la fine lame d’un manche effilé dont le noir profond trouve matière à la pointe des cornes des vaches de l’Aubrac. Le soin de donner corps à cette esthétique épurée est confié par Forge de Laguiole au soin d’un Meilleur Ouvrier de France. « J’étais stupéfait de voir le couteau que j’avais dessiné se matérialiser en une pièce d’exception, éditée à seulement vingt exemplaires chacun commercialisé à prêt de 900 €. C’est une formidable reconnaissance. Mon idée était d’épurer le Laguiole au maximum, de n’en conserver que la substantifique âme. Je voulais l’extraire du terroir, aller sur des pentes plus nettes, contemporaines. Il y a des services de table et des occasions qui s’accommodent mal avec un couteau de berger, si nobles soient ses finitions. Dans mon esprit, ce couteau allait rejoindre les gammes de la coutellerie ». Depuis septembre, le couteau est l’objet d’une seconde édition, en série cette fois et dans une version à lame fixe, pour un prix plus classique de 45 € pièce. La ligne est également complétée d’une collection de couteaux de cuisine, couteaux à pain, à fromage, à viande et un petit couteau à beurre.

Le passé appliqué au présent

Une collection est aussi en préparation pour Nontron. Elle devrait être finalisée pour décembre et rejoindre les tables dans le courant de l’année suivante. « Je m’interroge encore. J’hésite à conserver l’archétype de Notron. Faut-il donner une nouvelle inflexion au manche en buis ou au contraire, faut-il prendre un virage plus radical ? » Mais Christian Ghion n’est définitivement pas homme d’à priori. Si la pyrogravure a des accents vieillots, le sujet ne rebute pas le designer, bien au contraire « vive les vieilles techniques ! Il y a des choses à faire avec la pyrogravure. Comme tout ce qui à l’air has been ou ridicule. Il ne s’agit pas de faire du vieux avec du vieux. Imaginez une chaise sublime pyrogravée à la manière d’un tatouage. On ne conserve que l’outil pour lui faire parler un langage d’aujourd’hui ». 

Pour Daum, Christian Ghion imagine la résille du vase Gorgonia.
Pour Daum, Christian Ghion imagine la résille du vase Gorgonia.
Et en la matière, Christian Ghion n’en est pas à son coup d’essais. A la verrerie de Vianne, les premiers verriers chez qui il commence à travailler, il découvre un moule incongru et plein de clous : un moule à bulle. « Au contact du verre chaud, les chocs occasionnés par les clous provoquent des bulles aussitôt emprisonnées par la matière. L’outil m’a aussitôt intéressé, tandis que les verriers dénonçaient la ringardise absolue de la bulle. C’est comme ça que j’ai commencé à faire apparaître des bulles dans mes vases ». Deux ans plus tard, le même moule présenté à l’atelier de Salviati suscite la même réaction de la part des verriers. Convaincu et non têtu, Christian Ghion fait tout de même réaliser deux ou trois pièces qu’il présente à Paris au siège de Salviati et récoltera avec cette collection de vases à bulles un succès retentissant. « Je savais qu’il y avait quelque chose de ringard dans la bulle. La première fois je n’étais pas certain du résultat, comme avec tout ce qui est border line. Il fallait changer le point de vue. Le passé est plein de vieillerie à ressortir et à subjuguer ».

Et à interroger le designer sur les projets qu’il aimerait mener, le visage s’éclaire d’un sourire, conscient qu’il va nous parler d’architecture intérieure… « J’ai longtemps dit un hôtel… et je persiste. Mais il faudrait que ce soit avec un ami, à Paris et qu’il n’y ait pas plus de trente-cinq chambres. Quant au meuble, j’aime bien cette idée d’un meuble en bois pyrogravé ». Passionné et curieux invétéré, Christian Ghion multiplie les hommages et les marques de reconnaissance. Des expositions au musée des Arts Décoratifs au musée de la Poste, en passant par la Fondation Cartier ou la Biennale de design de Saint-Étienne, il figure également dans les collections de Fond Nationales d’Art contemporain comme dans celles du musée des Arts Décoratifs à Paris et du Guggenheim Museum de New York. Mais celui qui fut sacré Chevalier dans l'Ordre des Arts et des Lettres en 2006, n’a pas fini de nous émerveiller encore et toujours, entre force et fragilité.
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