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territoires d'inspiration

L’esthétique de la modestie


Par Barbara Poirette

Le design pour antidote, l’idée de troquer le plus pour le mieux n’est pas nouvelle. Si François Bernard avec Un-Plugged nous déconnecte, ce n’est que du monde virtuel au rythme duquel nous avons fini par nous égarer à l’autre bout d’un monde illusoire. Du réalisme donc face à cette « Intensité » qui nous gouverne, également thème prospectif du dernier Maison&Objet.



Photographe américaine spécialisée dans l’art du portrait, Susanna Howe privilégie l’esprit naturel de l’instant. Série « Noble Savage » réalisée pour le New-York Times Style Magazine.
Photographe américaine spécialisée dans l’art du portrait, Susanna Howe privilégie l’esprit naturel de l’instant. Série « Noble Savage » réalisée pour le New-York Times Style Magazine.

Artisigner. L’installation résonne d’un esprit shaker, est-ce en réaction au trop plein technologique ?

François Bernard. On peut y voir un lien de parenté à la nuance toutefois que ce shaker aurait intégré les notions technologiques et scientifiques dans son environnement. Dans mon esprit, il s’agit de remettre les choses à leur place. Sans refus de la technologie, le constat demeure qu’elle nous cerne et se trouve en toute chose ou presque dans une société extrêmement riche en matière de science, de techno-science… Cette limite entre le vivant et le mécanique est encore atténuée par les nanotechnologies.

Charbon actif Hakutan, purificateur d’air. Sort of Coal. Luminaire objet Shelves de la collection Tafelstukken. Design Daphna Isaacs et Laurens Menders. Galerie Gosserez.
Charbon actif Hakutan, purificateur d’air. Sort of Coal. Luminaire objet Shelves de la collection Tafelstukken. Design Daphna Isaacs et Laurens Menders. Galerie Gosserez.

Sticker décoratif Deer. Illustrateur Klaus Haapaniemi pour Domestic. Chauffeuse Camping Chair. Design Jesper K. Thomsen pour Norman Copenhagen.
Sticker décoratif Deer. Illustrateur Klaus Haapaniemi pour Domestic. Chauffeuse Camping Chair. Design Jesper K. Thomsen pour Norman Copenhagen.
Peut-on imaginer une biodiversité de la création et celle-ci est-elle réaliste ?

FB. Les jeunes créateurs qui officient sur le territoire de la maison : la décoration, le design, peu importe le terme, font la part de ce qui a trait à la communication, au spectacle, à la science… mais pour la maison, ils vont sur des codes plus doux avec une volonté de simplicité. De ce point de vu, on rejoint effectivement l’esprit shaker. Toutefois, ce dernier cultivait la simplicité par esprit spirituel, aujourd’hui l’enjeu est intellectuel. Les jeunes créateurs distinguent d’un coté le technique, le scientifique et de l’autre cette envie de nouer un dialogue avec des gens qui sont près de chez eux, dépositaires de savoir-faire, de techniques mais aussi de technologies. L’envie de ne pas systématiquement aller aux antipodes pour produire des choses en masse, de s’inscrire sur des séries peut être plus courtes et diffusées de façons plus ciblées. Mais face à tellement de tout, de chaises, de lampes, et quand la réédition se fait tellement présente, on sent bien que la création s’interroge : d’ou je viens, qui je suis et qu’est ce que je peux encore créer.

Lampe Brave New World. Design Freshwest pour Moooi. Serviteurs Appo, dérivés de l’assiette et du bouchon. Design Carlo Trevisani.
Lampe Brave New World. Design Freshwest pour Moooi. Serviteurs Appo, dérivés de l’assiette et du bouchon. Design Carlo Trevisani.

Une actualité du propos sans rejet de la technologie, ni nostalgie ?

FB. Plus qu’une posture anti-technologique, ce qui est montré ici s’inscrit dans le rapport au manuel, le rapport à un fer à base d’herminette, de gouge, de machine à coudre, de tissage… Sur la manière de tendre un lien entre le passé, le présent et le futur. La réflexion sur ce que l’on peut faire a des motivations sociales et économiques. Un désir de local avec l’environnement, la culture et les autres. L’industrie n’est pas en capacité d’absorber tous les jeunes qui sortent des écoles de création. Cette volonté de créer, ce regard posé sur la modernité, passent par une forme d’autoédition ; les designers font ou font faire eux même. Cet aspect m’intéresse, parce qu’il introduit un vrai changement. Notre génération n’était pas très légitime comparativement à l’histoire du XXe siècle, à l’école Dume ou à l’école du Bauhaus pour parler d’un rapport entre artisanat et design. Nombreux sont ceux qui d’ailleurs ne veulent pas en entendre parler. Mais ce serait nier l’époque comme son incapacité d’absorption que d’écarter cette hypothèse. Une négation qui annihile également la création de nouveaux axes de distribution. Les luminaires Tafelstukken imaginés par les hollandais Daphna Isaacs et Laurens Manders ont été accueillis par la Galerie Gosserez. Cela correspond à un mouvement de fond. Nombre de galeries à Paris prennent position entre l’art et le design ; c’est un formidable appel d’air : elles éditent, promeuvent, font découvrir une part importante et très dynamique de la création.

Collection des luminaires objet Tafelstukken  (Daphna Isaacs et Laurens Menders) retenue par François Bernard dans le cadre de son installation Un-Plugged. Maison&Objet janvier 2011.
Collection des luminaires objet Tafelstukken (Daphna Isaacs et Laurens Menders) retenue par François Bernard dans le cadre de son installation Un-Plugged. Maison&Objet janvier 2011.

Tabourets bas Harry. Design Chris Martin. Massproductions.
Tabourets bas Harry. Design Chris Martin. Massproductions.
Comment la démarche se traduit-elle en terme de style ?

FB. Au delà de cet envers du décor qui poursuit l’écriture de l’histoire du design, la perspective stylistique tend vers un folklorique moderne. De même que la musique acoustique est importante, ce retour à la voix, au pincement et au frottement des cordes, aux concerts intimistes… L’influence néofolk se retrouve aussi dans la maison. Après des années d’inspirations venues du Sud, l’attraction change d’hémisphère. Les folklores qui nous influencent viennent d’Europe du nord et d’Europe centrale. Un monde illustratif imaginaire et naturaliste avec des dessins d’arbres, d’animaux de contes et légendes, presque fantastiques, des plaids tissés à la main avec des motifs géométriques. C’est encore sous-jacent, le néofolk est une tendance à un horizon de deux ans.

Banquette Assise pour diner, à dossier haut. Design Studioilse et Ilse Crawford pour De la Espada. Fan chair indigo. Tom Ford.
Banquette Assise pour diner, à dossier haut. Design Studioilse et Ilse Crawford pour De la Espada. Fan chair indigo. Tom Ford.

Le folklore a quelque chose de racinaire, d’identitaire, comment cette tendance échappe t-elle à l’écueil passéiste qu’elle peut induire ?

FB. Les meubles, les textiles, les assiettes… il n’y a pas de nostalgie, c’est aujourd’hui, c’est contemporain. Les luminaires Tafelstukken n’ont rien de passéiste, bien au contraire. Je les avais remarqués à Milan l’an dernier, peu de temps après ils recevaient un prix à Berlin… Quelque chose en eux résonne en nous, le chêne et la porcelaine, les assemblages à écrou papillon, cette allure de mécano poétique jusqu’au bout de leur interrupteur… Ils jouent sur de très nombreux leviers : l’enfance, le faire soi-même. Nous avons beaucoup dit « tout le monde est créateur » aujourd’hui en cette période économique incertaine, nous pourrions dire « tout le monde est producteur ». Cette dimension est très importante dans la poésie de l’objet tout comme le mal foutu, le simple, le dissymétrique tout ce qui n’est pas de l’ordre de la perfection industrielle, ce qui échappe à la logique moderniste. Il y a quelque chose d’humain dans l’imperfection.

Portière en organdi imprimé à la main Grotesques & Chimères… un ange passe et annonce l’imagerie fantastique des contes décoratifs de Agnès Emery. Emery & Cie.
Portière en organdi imprimé à la main Grotesques & Chimères… un ange passe et annonce l’imagerie fantastique des contes décoratifs de Agnès Emery. Emery & Cie.

     


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