artisigner
rencontres

Jean-Marc Gady, le design d’auteur


Par Barbara Poirette

Après une formation généraliste d’architecture d’intérieur et de design à l’école Bleue, Jean-Marc Gady fait ses débuts en indépendant. Il multiplie rapidement les collaborations avec le Via notamment, entame une collaboration suivie avec Ligne Roset et quelques éditeurs italiens dont Bosa mais aussi et déjà quelques galeries. Un talent à fleur de trait qui rapidement le distingue...



La roue juponnante de la lampe French Cancan rend un hommage sensuel et canaille à celles des danseuses de cabaret et d’opérettes.
La roue juponnante de la lampe French Cancan rend un hommage sensuel et canaille à celles des danseuses de cabaret et d’opérettes.

La contrainte de l’usage, le spectacle possiblement exubérant de la scénographie, avec en trait d’union l’architecture intérieure et les contours d’une personnalité qu’elle doit savoir épouser, Jean-Marc Gady multiplie très tôt les sujets avec la même envie et la même passion. La passion comme un trait de caractère qu’il considère inhérent à son métier ; une particularité que les designers doivent savoir cultiver. Celui qui se situe plus dans le design d’auteur entre chez Louis Vuitton où durant quatre ans, il fera ses armes de l’espace élaborant scénographies événementielles et vitrines. Une transition naturelle « la perspective de faire de beaux projets et d’insuffler un minimum de rêve, m’anime. Le sujet, le cadre, importent peu, j’ai besoin d’être touché, d’embarquer dans une histoire. Mais surtout je dois trouver un territoire d’expression. » Malgré cela, Jean-Marc Gady ne considère pas avoir un style à proprement parler. À moins de considérer que son style tienne en ce qui le stimule : faire de beaux projets et insuffler un minimum de rêve… Deux émotions que ses réalisations se chargent de nous transmettre et auxquelles s’ajoute le piment de l’étonnement. « J’ai commencé par le design d’objets, de luminaires et de mobiliers, pour m’exprimer en suite dans une dimension scénographique. Lorsque j’ai monté le studio de création, je n’ai voulu quitter ni l’un, ni l’autre. »
Jean-Marc Gady raisonne par l’approche « le plaisir que nous allons prendre à la réalisation du projet importe plus que de savoir à quelle échelle nous allons travailler. Le design, l’architecture d’intérieurs, la scénographie ne sont pas des exercices isolés, mais des projets qui chacun dans leurs dimensions et selon leurs contraintes fédèrent de nombreux savoir-faire. Il y a des sujets que je maîtrise mieux que d’autres, l’important reste de savoir mobiliser les bonnes compétences. »

Pour les établissements Perrouin, Jean-Marc Gady imagine la gamme Yume, une collection d’assises dotée d’une identité sans fausse modernité, récompensée par les labels Via 2010.
Pour les établissements Perrouin, Jean-Marc Gady imagine la gamme Yume, une collection d’assises dotée d’une identité sans fausse modernité, récompensée par les labels Via 2010.

Multidimensionnel et anticonformiste

Le studio s’organise en deux entités intimement mêlées, dont pour une part le travail d’agence et l’accompagnement de marques de luxe. Un contexte toujours très agréable qui n’exclut pas les contraintes. « Il nous faut entrer en résonance avec le projet, quel qu’il soit. Trouver des réponses à l’ensemble des paramètres. La satisfaction de nos clients est l’aspect le plus gratifiant, cela ne nous empêche pas d’être fiers du résultat comme d’avoir su trouver notre territoire d’expression. La différence entre un designer et un artiste est certainement là. Je suis content lorsque j’ai le sentiment d’avoir accompli mon travail, lorsque je suis parvenu à dépasser les contraintes, à toucher au but. » Design d’auteur, édition ou petites séries, le travail de Jean-Marc Gady connaît toutes les finalités. De la gamme d’assises Yume dessinée il y a peu pour Perrouin qui sera prochainement éditée, aux pièces qu’il réalise pour le plaisir, il cultive sa part de spontanéité. Un exercice d’auteur parfaitement mis en lumière par la suspension Candy Cane dessinée et conçue au studio. Jean-Marc Gady conserve l’initiative. Il crée hors sollicitation. Le grand luminaire French Cancan, la collection d’assiettes Gourmet ou encore le vase Ammo faisaient suite à une carte blanche offerte par la Gallery R’pure en 2009. Un contexte encore différent, plus en proximité avec l’art en ce que la démarche échappe à la contrainte de la commande. La limite ne tient qu’à la nature de l’objet, « une lampe doit éclairer, un vase accueillir une fleur, telles sont les seules obligations que nous nous imposons. »

Jean-Marc Gady
Jean-Marc Gady

Haute couture

Design d’auteur... Design de série… Une dualité où apparaissent les passerelles. Tout comme les assiettes Gourmet ont été commercialisées chez Merci, la French Cancan existe dans les deux univers. Née en galerie, elle trouve un nouvel aboutissement dans une version grand-public, éditée par Roche Bobois. « L’édition de galerie a été conçue et confectionnée comme une robe haute couture. La distinction entre haute couture et prêt à porter s’applique aussi à la création d’objets, de luminaires et de meubles. D’un monde à l’autre, nous essayons de préserver l’âme et l’essence du projet. La mutation doit rester fidèle mais être commercialement viable. Cela induit des différences jusque dans la démarche. Un produit de galerie amène un dialogue, il y a un échange d’intention, de ressenti. Le design destiné à un processus industriel doit être dans la réalité structurelle et commerciale d’une entreprise. Les approches diffèrent, néanmoins l’une n’est pas plus gratifiante que l’autre. La distinction tient dans la place laissée à l’émotion. »
Certains observateurs voient un style, si tel est le cas il dit ne pas en avoir conscience. « Je n’ai pas un style élaboré avec le temps qui se répéterait dans chaque nouvelle réalisation, comme une marque subliminale indélébile et persistante. C’est la réponse à une question donnée qui m’intéresse. Par mon parcours, je me situe dans le luxe. Cela ne me dérange pas, d’autant que c’est vrai et que ce secteur m’attire. »

Classique de la Maison Baccarat, le vase Amphora revisité par Jean-Marc Gady  trouve une nouvelle inclinaison esthétique.
Classique de la Maison Baccarat, le vase Amphora revisité par Jean-Marc Gady trouve une nouvelle inclinaison esthétique.

Du luxe Jean-Marc Gady retient la poésie, les histoires d’artisanat, de savoir-faire, de matières, de patrimoine… autant de dimensions qui lui tiennent à cœur. Le beau comme un état de grâce qui à nouveau nous amène sur les pentes de la haute couture, par l’implication des artisans qu’il prend plaisir à côtoyer et avec lesquels il aime à travailler. Mais son excellence se distingue dans l’éclectisme. Avec le vase en cristal Amphora il donnera une nouvelle inclinaison à l’une des icônes de la maison Baccarat, il déclinera également une gamme d’articles de service pour Moët & Chandon, revisitant au passage le seau à champagne dans la forme et la matière. Pour Ligne Roset il imaginera la collection d’assiettes et de plats Moon fusionnant dans la céramique les arts de la table occidental et asiatique, mais aussi les tasses à café Air Cup en pyrex soufflé ou le vase Submarine qui rapidement s’inscrira parmi les best-seller de la marque.
L’inclinaison, il l’offre également au vase-bouquet Royale Rose qu’il signe pour Bosa. Si ses collaborations avec Hennessy ou Guerlain, les scénographies qu’il signe pour Louis Vuitton, Chanel, Dior, Yves Saint Laurent, Chloé ou encore Christofle et Baccarat confortent sa position dans le luxe, cela n’empêche pas Jean-Marc Gady de s’illustrer dans le développement d’un nouveau concept d’espace destiné aux enfants pour le Club Med, d’imaginer la suspension Paradise à réaliser soi même ou de travailler avec Thomas Cook.

La collection Gourmet se compose d’une délicate fusion d’assiettes en faïence de Longchamp.
La collection Gourmet se compose d’une délicate fusion d’assiettes en faïence de Longchamp.

Évolution culturelle

Jean-Marc Gady aime la beauté et elle le lui rend bien, imprégnant chacune de ses réalisations. Attiré par le prototypage rapide et ce futur que l’on touche du doigt, comme par l’héritage des siècles passés entretenu par les artisans, son intérêt pour l’un ne se fait pas à l’exclusion des autres. Il tend naturellement vers les savoir-faire, précieux, rares, exceptionnels, le soin de la finition, la recherche de la bonne main pour la bonne exécution… « Nous avons encore la chance d’avoir des artisans en France, bien qu’ils se fassent de plus en plus rares. Nous ne mesurons pas encore les conséquences des deux dernières années. » La situation des artisans dont le savoir-faire s’éteint avec eux, faute de relève, le touche et le mobilise. « Je pense que nous devons réapprendre à employer ces savoir-faire. Ils sont notre histoire, nos traditions, nos racines, ils participent de notre identité. Évidemment faire intervenir des artisans coûte un peu plus cher, mais ils ne faut pas négliger leur capacité à réaliser des miniséries, des séries. Je crois qu’il est de notre responsabilité de permettre leur transmission. Nous pouvons orienter le projet, suggérer des compétences alternatives, par opposition à l’artillerie lourde que constitue la main d’œuvre à bas coûts. C’est la démarche que nous avons eut avec Diptyque, qui partage avec nous une certaine étique de fabrication. » Le plissé traditionnel de la French Cancan, mais aussi la Candy Cane, qui dans le mouvement donné à sa transparence fait oublier la froideur utilitaire du néon qui l’illumine, fruits d’un verrier au talent exceptionnel. Peut être plus discrètement, les assiettes Gourmet exécutées à l’instar du cendrier Up Yours par les Faïences de Longchamp qui ont su donner sa stabilité à la composition, sans oublier les ateliers de la maison Baccarat... les créations de Jean-Marc Gady témoignent de cette relation intime qu’il entretient avec l’artisanat.

Le seau à champagne dessiné pour Moët & Chandon exploite l’injection ABS tandis son col offre une nouvelle dynamique à l’objet et fait office de poignée.
Le seau à champagne dessiné pour Moët & Chandon exploite l’injection ABS tandis son col offre une nouvelle dynamique à l’objet et fait office de poignée.

Si la France a fait sa culture design, il est toujours aussi compliqué de faire entrer le designer dans la culture des entreprises. La répétition des styles hérités ou les formes convenues demeurent sans risque apparent, sinon celui d’une dilution dans le trop plein. « Les entreprises se posent la question du design et de la revalorisation de leurs collections lorsqu’elles sont en difficulté. Ce n’est pas simple en France de se renouveler régulièrement et de trouver son marché. Il faut pouvoir se projeter, imaginer les changements de méthodes, investir fatalement un peu et tout cela pour un résultat incertain. » En exercice depuis 1875, les établissements Perrouin avec lesquels Jean-Marc Gady a travaillé dernièrement réalisent depuis quelques générations déjà des sièges de style. La collection a fatalement fini par ne plus trouver son marché. « Il y a eut un déclic, un coup de talon. Un moment où la perspective de laisser aux générations suivantes des meubles indonésiens pour seul héritage n’était plus tenable. C’est alors que l’entreprise a voulu employer son savoir-faire à des formes contemporaines. » Le résultat fonctionne à merveille, la sobriété du trait souligne la qualité d’une exécution, appréciable d’un regard. Le design ? Un terme aux contours rendus flous, entre bavardage et marchandise. Une abstraction fourre tout semblant exister pour elle même et ne plus désigner grand chose. « Cela m’évoque le monstre dans Le Voyage de Chihiro qui avait avalé tout ce que contenait la rivière. Une agrégation de choses variées et parfois impropres. De temps à autre heureusement, il se trouve de belles passerelles sur le monde de l’art, de la mode… mais parfois aussi des choses bizarres qui n’ont plus vraiment de réalité. C’est aussi une perversion. Depuis le jour où l’on a commencé à industrialiser des objets, quelqu’un s’est penché sur le sujet pour réfléchir à la fonction, la forme, faire en sorte qu’ils soient industriellement viables et un minimum esthétique. Le design a toujours existé. »

Vase Ammo, le canon de pyrex posé sur sa base de Corian semble défier les lois de l’équilibre.
Vase Ammo, le canon de pyrex posé sur sa base de Corian semble défier les lois de l’équilibre.

Œuvre de design

Pour un produit comme la Candy Cane une galerie laissera s’exprimer la charge culturelle et l’histoire que l’objet porte en lui tandis que par un effet réducteur, la boutique condamne la lampe à n’être qu’un objet de désir. En galerie, relativement à une signature, des codes ou un style esthétique le designer est présenté à l’instar d’un artiste. L’approche est comparable. « Certaines galeries tiennent un rôle d’incubateur : Spécimen Éditions présente des jeunes créateurs comme Constance Guisset, Guillaume Delvigne, Sylvain Rieu-Piquet et quelques autres figures émergentes du design. En attendant les Barbares ou Kreo fédèrent quant à elles des créateurs marquants. Les galeries cherchent une identité dans l’élaboration d’un esprit cohérent. » Un rôle fédérateur également tenu par les studios, à l’image de celui fondé par Jean-Marc Gady. « Les gens du studio sont très jeunes. Ils débordent d’envie mais surtout ils ne sont pas encombrés d’à priori. Cet état d’esprit est très rafraîchissant. Ils ne connaissent ni la répétition, ni les recettes. Tous les designers finissent par avoir des recettes, des réflexes qui sont à la fois l’apanage de l’expérience mais aussi un terrible piège pour celui qui s’en contente. Il faut se battre contre cela, tout le temps. Les jeunes permettent de se remettre en question, de ne pas s’installer dans ses habitudes. »

Candy Canne ou l’excellence du savoir-faire mise en contraste avec l’inexpressive modernité du néon.
Candy Canne ou l’excellence du savoir-faire mise en contraste avec l’inexpressive modernité du néon.

Interrogé sur sa pièce préférée, il désigne spontanément la French Cancan… Quant à celle qu’il aurait aimé imaginer, le choix difficile se porte sur « une table en mosaïque de Alessandro Mendini. Un objet magnifique, mais il y en a tant d’autres. » Son inspiration vagabonde puise à d’infinis territoires… le cinéma, un passant dans la rue, Madame Butterfly de Robert Wilson qui l’a inspiré dernièrement, un programme télévisé… mais chaque projet débute par une phase d’écriture durant laquelle, de proche en proche, l’histoire de l’objet se raconte puis se dessine. « J’aime beaucoup l’idée de communiquer avec les gens qui vont utiliser l’objet sans que je ne puisse jamais les rencontrer. C’est un peu comme lancer un message à la mer. » L’objet porte cette histoire en lui, une somme de détails que l’utilisateur saura ou non percevoir. « Ce n’est jamais très narratif, je sème des indices. Il y a quelque chose de gratifiant à comprendre un objet, à lire entre ses lignes, parce qu’on se l’approprie. Je n’irai pas jusqu’à parler de complicité, mais il y a un sentiment qui dépasse la condition inerte de l’objet. » Cela nous ramène à l’histoire et un attachement particulier se tisse qui différencie l’objet de consommation de celui auquel on tient. « Être touché ou ne pas l’être. La fonction doit être là, comme une évidence, un minimum requis. Au delà de la fonction, l’objet peut alors offrir de nombreuses histoires. »
www.jeanmarcgady.com