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territoires d'inspiration

Intime conviction


Par Barbara Poirette

Avec Archaïc Shelter, Élizabeth Leriche nous invite à l’intimité de l’être. De l’être par opposition au paraître et à une vie sous observation permanente. Plus qu’au repli sur soi, c’est à la beauté brute, à l’esprit de meute et à la liberté qu’elle nous convie, non sans une pointe de second degré. Retour à un âge premier qui prend l’époque à rebrousse poils.



Design Maartje Lammers.
Design Maartje Lammers.
Espaces de vie troglodytiques ou perchés dans les arbres, l’homo sapiens des temps modernes échappe aux nouveaux monstres qu’il a créés. Le nid, la grotte deviennent alors de nouveaux et d’improbables refuges de liberté. Pour s’extraire de la saturation d’une époque frénétique qui alterne voyeurisme et exhibitionnisme, l’esprit cherche le repos mais pas pour autant l’isolement. Il ne s’agit pas de cloisonner pas mais de préserver son intimité contrairement au cocooning ou au nesting qui portaient en eux le germe d’un repli sur soi.

Élizabeth Leriche ne prétend toutefois pas à la nouveauté de son interprétation de l’Intime, thème exploré lors du dernier Maison&Objet, notamment parce qu’elle extrapole l’une des aspirations sous-jacentes de notre époque. Elle fait acte d’un choix délibéré. « Je me suis attachée à mettre en scène cet aspect car il m’interroge. Certes il n’y a rien de nouveau. Mais notre métier consiste en partie à puiser dans des choses très anciennes pour y retrouver des fragments intéressants qui font échos aux attentes actuelles. » En l’occurrence, c’est à renouer avec des valeurs ancestrales et même fossiles que nous invite Élizabeth Leriche comme pour équilibrer notre nature consumériste et son horreur du vide. « Dans cette société de surconsommation se ré-ancrer à des choses essentielles devient salvateur. » Prolongeant la force narrative de son installation, Élizabeth Leriche nous interroge : a t-on vraiment besoin de tout ce dont on s’entoure ?

Détox

La vie virtualisée par nouvelles technologies interposées donne des envies d’archaïsme, d’écoute de sa part animal, de tribal dans le social. « Alors que nous sommes connectés, reliés, cernés par une technologie omniprésente, jamais les gens ne sont autant partis se ressourcer à la campagne, dans des cabanes. Dans le monde actuel nous avons besoin de moments, d’espaces, où l’on peut déconnecter, ralentir. » Des envies de premier jour du monde. Plus qu’un retour capillo-tracté à la grotte, c’est en clin d’œil qu’Élizabeth Leriche joue d’une inspiration instinctive qui compense l’excès ambiant par l’excès volontaire : peaux de bête, troglodyte. Une théorie où l’espèce fait sa révolution et renoue avec l’essentiel : la cueillette, la pêche, la chasse… Un temps où nous n’étions pas à l’affut de la consommation. Primaire et vital.

Prémices architecturaux, la grotte et le nid inspirés des installations du plasticien Benjamin Verdonck, ouvrent les sens du visiteur au thème.
Prémices architecturaux, la grotte et le nid inspirés des installations du plasticien Benjamin Verdonck, ouvrent les sens du visiteur au thème.
« La matière brute ne triche pas. Il émane une force de la baignoire en pierre, et c’est un peu comme si nous allions recevoir cette force en nous y baignant. Mais les matières brutes n’empêchent pas le raffinement du travail qui leur est appliqué… Il s’agit d’entendre à nouveau notre nature, retrouver l’alternance des saisons, le cycle de la lune… Des éléments essentiels au rythme de la vie. Le fait d’inciter les gens à manger des fruits et des légumes de saison montre combien l’homme a pris de la distance avec sa nature. » Une différence à contre pied des modèles en cours qui cultivent le toujours plus : de quantité, de confort, d’innovation… Le canapé des frères Campana domestiqué par Élizabeth Leriche dans son espace d’inspiration apparaît telle une bête sauvage aux dimensions hors normes. « Sous son apparence d’espèce primitive, il est d’une sophistication et d’un confort extrême. D’une certaine manière, il est monstrueux en ce qu’il déroge aux normes tapissières comme aux proportions raisonnables. Au contraire, il s’affiche énorme, dans un style brut de peaux de bête. »

L’instinct cultive l'instinct

D’instinct, il en est question dans la forme évidemment mais aussi dans la façon qu’a eu Élizabeth Leriche de s’approprier l’Intime, dans son retour à l’animalité de l’homme jusque dans la confection de sa tanière. Les codes normatifs en vigueur ne résistent pas. La peau de bête nous offre la possibilité d’une mue nouvelle. C’est aussi un amusement narratif terriblement stimulant. Mais pour excessive que soit la tendance, elle n’est pas dénuée d’un fond universel. Comme un attachement à un ancêtre commun.

Dans un repli de la grotte, taillée dans une roche, une baignoire massive invite à une immersion totale.
Dans un repli de la grotte, taillée dans une roche, une baignoire massive invite à une immersion totale.
« Des designers et non des moindres ont recours à des formes et des matières très archaïques. Lorsque l’on regarde le travail des frères Campana et notamment leur étagère Cabana (Edra) en raphia, il y a quelque chose de tribal, une paléontologie formelle. La table Cotto (Edra) et les fragments de terre qui composent son plateau, est dans la même veine. Cela m’interpelle. Il y a des craquelures, des irrégularités qui contrastent avec l’aseptisation de la perfection. » L’imperfection nous extrait alors du cadre machinal, comme le Fauteuil termitière imaginé par François Azambourg pour Poltrona Frau, le fauteuil The Secret Clubhouse en bandes de bois recyclé de Martin Vallin pour Cappellini ou les jarres Préservation de Anke Louwers. « Je voulais mettre en avant la force des matériaux, la terre, la pierre, le cuir, la peau… Je me suis rapproché de la Maison du Lin pour le sol. » Inspirée par le travail de Nacho Carbonell, il y a de cela quatre saisons, elle donne suite et expose le banc en papier mâché de la collection Évolution « il porte une idée de refuge, de se mettre à l’abri du monde extérieur. Il a imaginé une autre série, Diversity, dont est extrait le pupitre hérissé de branches Wood Branches. Des matériaux bruts… Cette expression me parle. »

Plus encore Élizabeth Leriche aime ce mélange, toucher à la limite du design et de l’art. Une approche très présente dans son travail. Au bestiaire de la création cet entre deux, à mi chemin de l’art et du design l’interpelle, l’intéresse en ce qu’il parle de pièce unique. Un autre contrepied face à la mondialisation et à ses productions en série d’objets en plastique comme autant de pollutions probables. « Ce travail des belles matières amène un coté artisanal et artistique ; la main prend le pas sur la machine. Cela implique le travail d’homme et de femmes, cet aspect aussi est important. J’aime particulièrement mettre en avant un savoir faire. »

Wood Branches de la collection Diversity, pièce d’exception, unique et artistique... Les réalisations de Nacho Carbonell évoquent le refuge à leur étrange mutation.
Wood Branches de la collection Diversity, pièce d’exception, unique et artistique... Les réalisations de Nacho Carbonell évoquent le refuge à leur étrange mutation.
Un art qui se montre également vivant dans l’espace Intime imaginé par Élizabeth Leriche. Déjà en 2007 avec Us(e) des jeunes femmes tressaient et tricotaient des sacs plastiques sur un mode récup nourri de favelas. Ici c’est au tour d’un homme d’habiter la caverne et de l’animer à l’exercice de son savoir-faire… Julien Espagne tailleur de verre. Un passeur bien particulier, diplômé en archéologie préhistorique et designer. Archéologue, il est passé de l’autre coté de l’histoire. Il applique la technique qu’il a enseignée durant sept ans à La Sorbonne, au verre issu des rejets de coulure de verre industriel. Une double parenté, l’homo sapiens taillait le silex, cet homme moderne taille le verre dont il fait des luminaires. Mais les instruments ne changent pas. Le bois de cerf ou de cervidés demeure le plus juste des percuteurs. « Nous étions sur la même longueur d’onde. C’est intéressant de retrouver et d’entretenir le geste mais aussi et peut être surtout de lui donner une finalité aujourd’hui. »

Tapi dans l’ombre, le bœuf musqué naturalisé de Masaï Gallery se tient derrière le canapé dessiné par Fernando et Humberto Campana pour Edra.
Tapi dans l’ombre, le bœuf musqué naturalisé de Masaï Gallery se tient derrière le canapé dessiné par Fernando et Humberto Campana pour Edra.
Mais surtout Élizabeth Leriche ne prend pas cette piste inspiratrice au premier degré, elle nous interpelle sur notre nature oubliée, un lien du sang racinaire, mais surtout elle stimule terriblement notre instinct. « Il ne faut pas se prendre au sérieux. C’est une pierre jetée, une piste à lire entre les lignes. » Celle qui est tout à la fois capable d’imaginer lors d’une prochaine saison un univers factice tout en plastique, nous rassure sur le caractère suggestif de la tendance « Nous ne sommes pas sur une figure imposée, mais dans un espace de liberté où chacun peut être acteur de son intérieur. Les gens adorent la décoration, exprimer leur personnalité. Archaïc Shelter n’est pas une tendance, mais plus un parti pris. Le sens d’un bureau de style est d’ouvrir des pistes, jamais d’établir un concept à prendre au pied de la lettre. L’important est de suivre son instinct, de travailler sa décoration en toute liberté. » Et à l’instar de la ferme qu’elle avait échafaudée en écho au thème Simple en 2008 Elizabeth Leriche stimule à nouveau notre nature archaïque et notre sens esthétique avec ses alcôves néo-primitives.

Egalement signée des frères Campana, la table Cotto cernée des Cow chairs de Niels Van Eijk et Miriam Van der Lubbe, accueille sur les craquelures de son plateau les jarres Préservation de Anke Louwers.
Egalement signée des frères Campana, la table Cotto cernée des Cow chairs de Niels Van Eijk et Miriam Van der Lubbe, accueille sur les craquelures de son plateau les jarres Préservation de Anke Louwers.